Thibaud Thiercelin

Les Solitaires
Quelle petite image perdue au fond du tableau ?

“Je suis plus ou moins sans place errant ça et là.…”
Vincent Van Gogh, Lettres à Théo


La peinture de Thibaud Thiercelin, pour tous ceux, nombreux, qui suivent son travail avec attention, semble ordinairement s’installer dans la prodigalité et la profusion. Formes et objets, paysages et machines, et toutes sortes de choses sans nom s’y déversent comme des figures errantes à travers un rêve. Nous avions déjà eu l’occasion1 d’évoquer, pour ressaisir ce travail, la vieille distinction entre la vision (visio) et le songe (somnium) : la première relevant d’une sorte de préfiguration des événements quand le second offre le monde embrouillé des révélations. Mais notons-le : l’énergie propre à l’artiste – cette permanente tension dans l’acte créatif – et le tissage de nombre de ses toiles où les éléments s’enchevêtrent en all over, paraissent figer la perception de cette oeuvre autour de son pôle expansif.

Ce que nous n’avons pas vu. La figure esseulée

A l’évidence quelque chose de l’oeuvre de Thibaud Thiercelin aura échappé. Quelque chose de si efficacement présent, si délibérément visible qu’il semble fonctionner comme la fameuse Lettre volée d’Edgar Poe. L’objet se soustrait à notre perception non pas parce qu’il serait dissimulé mais précisément en raison de sa trop grande présence.
Ce quelque chose nommons-le la figure esseulée. Elle s’installe la plupart du temps sur de petits tableaux (15 x 22 cm ou 12 x 18 cm) où elle émerge d’une matière fluide, posée en couches brouillées, contre laquelle elle paraît devoir en permanence s’affirmer. Brossé en far presto, le personnage, presque toujours seul, parfois en couple, est suggéré plutôt que défini et entretient toujours une relation sinon conflictuelle du moins instable avec son environnement. Les couleurs issues d’une palette retenue matérialisent un fond densifié, ouvert, où la figure très petite s’inscrit avec une présence matérielle surprenante. Comme si devait d’emblée s’affirmer son droit à être là, au coeur de cette inhospitalité, et à parcourir malgré tout ce monde sans fin.
De telles œuvres, intimistes, nécessitent bien sûr un regard rapproché et patient. Car il convient ici de laisser monter en nous l’atmosphère très particulière que Thibaud Thiercelin parvient à installer, entre attente et silence, précarité et distance.

Figures au bord du vide. Un monde trop grand

Une petite fille en jupe rouge marche ou danse sur une terre ocre, desséchée. Nous la voyons en plongée, comme si nous étions dans un hélicoptère. Un couple se tient serré, dans un paysage volcanique de terres rouges : ils sont luminescents et tiennent tête au monde. Un autre couple, nu, enlacé. Debout, immobiles, ils nous tournent le dos. Ils ont pris pied sur une île entourée d’une mer violette où l’ombre d’un animal les observe. A l’horizon des arbres roses s’appuient sur un ciel bleu traversé de nuages.
Ici, un personnage, en noir en gris, sur fond bleu. A travers son visage brouillé surgit un petit fantôme marron. Et là c’est un personnage en noir, projetant une ombre noire sur la vaste terre vide et bleue. Une ombre lui fait comme deux ailes aux chevilles, tel Hermès. Voici un adolescent, un peu crâneur, qui semble prendre la pose, les deux jambes écartées. Tunique pourpre, pantalon bleu, rayé. Il se dresse dans une immensité rose, baveuse, gélatineuse. Un autre, pantalon bleu, chemise blanche, vu de haut. Il est sur la berge, près d’un feu. Il regarde vers le large. La mer est sombre, opaque.
Encore un autre. Il court et une lumière jaune l’entoure affectueusement comme un manteau volant. Il passe devant l’arbre mort. Au loin une montagne entourée de brumes et de fumée. Un autre encore. Un homme âgé à présent, tout de blanc vêtu avec des bottines rouges. Mais ce sont peut-être des chaussettes. Il porte une grande casquette et pousse devant lui un objet sans nom. L’homme fume. Ciel noir de charbon qui se répand comme un brouillard dense. C’est un couple à présent. Ils marchent précautionneusement en se donnant la main. Elle porte um manteau marron et lui des vêtements sombres. Ils ont des chapeaux. Ils s’éloignent d’une rivière qui serpente au pied des montagnes. Ils avancent.
Ici quelqu’un s’est couché nu, seul, au pied d’un arbre roux. Et là un petit être vêtu de haillons gris, chemine seul sur une terre découpée par la croix noire de chemins qui ne mènent nulle part. Là c’est un jeune garçon. Tout de blanc vêtu, les mains dans les poches. Autour de lui une terre d’ocre où rien ne pousse. Il se tient, c’est étonnant, juste sur le bord inférieur du tableau, et il regarde de l’autre côté, là où nous sommes. Comme s’il cherchait à passer par là, par ce chemin là.

Des fugues, des retraites, des cristallisations. Une pensée du fragment

Les Solitaires sont là, devant nous. Ce sont des figures comme installées dans un monde trop grand. Des êtres qui doivent faire un effort –un mouvement, un geste, un pas de danse, une cabriole, une marche – pour exister ou, du moins, pour attirer notre attention. Mais, quant au fond, ils ne souhaitent pas “attirer notre attention”. Leur désir paraît les porter à se fondre dans le décor, à s’offrir au vide qui les entoure, à la pâte picturale qui installe autour d’eux un univers en retrait marqué par le silence et la vacuité. Parfois, le format aidant, l’être vivant n’est plus qu’une pauvre petite pantomime, un Pierrot lunaire en voie de disparition. Aussi, ses forces l’abandonnent et il paraît consentir à sa propre dissolution dans la peinture.
Ces figures comme retenues au bord du vide à l’aide d’un pinceau réparateur, disent quelque chose sur la distance et le retrait. Nous aussi nous nous éloignons de figures que nous aimons et nous croyons percevoir un retrait dans ce qui s’apparente davantage à un éloignement. Sans doute le monde est-il de la sorte tissé de ces mouvements divergents que nous ne voyons plus.
Ce sont des fugues, des retraites, des cristallisations. Mais c’est aussi une pensée du fragment, fragmentaire elle-même[2], qui laisse advenir vers nous ces êtres démunis, désoeuvrés, qui partent au fil de l’eau. Mais, observez-le bien, le pinceau de Thibaud Thiercelin n’est jamais complaisant ou sentimental : il offre un lieu à qui n’a pas de lieu, un monde possible, aussi précaire soit-il, pour de pauvres créatures sans nom, marchant en quête d’une existence qui leur appartienne.

Les Solitaires inscrivent dans la peinture la figure de ce qui ne fait pas image. Ce sont des signes brefs qui incisent et convoquent. Leur lumière brouille notre regard.

Michel Cegarra


NOTES

1. In “Visio, somnia, phantasmata. A propos de la peinture de Thibaud Thiercelin”, texte accompagnant l’exposition de Thibaud Thiercelin au DomaineM, “Machines, robots, jouets”, 15 novembre- 23 décembre 2014. Notre référence est celle du Commentarii in Somnium Scipionis (Commentaire au Songe de Scipion), I.3., de Macrobe (Ve siècle), dont une édition bilingue récente révèle toute la richesse (Belles Lettres, 2001).

2. Le travail de Thibaud Thiercelin, un des meilleurs artistes français de sa génération, se développe en germinations et réseaux parallèles où les motifs, tantôt élargis par le grand cadre du “panoramique” tantôt serrés par le plan rapproché, installent en permanence une dialectique de l’ensemble et du fragment. La richesse des inventions est ainsi scandée par l’émergence en archipel des prodigieux tableaux de petits formats.